Que serait Tashkent sans l'oeil subversif du théâtre Ilkhom?! C'est une toute petite salle obscure où se dit de grandes choses... Nous y allons régulièrement pour assiter à des représentations  superbes. Son directeur, mondialement connu, Mark Weil a insufflé à sa troupe quelque chose de singulier, quelque chose qu'on ne retrouve nulle part ailleurs dans les steppes alentours. tr__s_concepte
C’est en 1976, en pleine ère soviétique, qu’à l’âge de 23 ans, Mark Weil fonde à Tachkent, en Ouzbékistan, le théâtre Ilkhom, l’une des toutes premières compagnies indépendantes en Union Soviétique. Ce lieu deviendra très vite l’un des bastions du théâtre expérimental, lieu de rencontres et de vie très populaire, creuset de mélanges entre artistes russes et ouzbeks. La plupart des acteurs de la compagnie travaillaient par ailleurs dans les théâtres d’Etat, et venaient jouer tard dans la soirée au Théâtre Ilkhom, après avoir fini leur travail. Le théâtre ne va pas tarder à ouvrir une école d’acteurs, qui prend le relais de l’Institut théâtral d’Etat, académique et poussiéreux. Un lieu militant, donc, mais aussi tout simplement un point de convergence pour la jeunesse ouzbèke, qui abrite aussi des concerts et une discothèque. Le théâtre s’est très vite orienté vers des textes interdits par le régime (Le Chant des canards de Vampilov, Le Dragon d’Eugeni Schwartz…). Dans Les Comédiens de rue, Mark Weil intègre à son travail certains dispositifs du théâtre de rue, et enclenche une tournée à l’étranger.

Avec la perestroïka, l’étau se desserre quelque peu et les artistes obtiennent davantage de liberté. On les autorise à jouer ces pièces… que le Théâtre Ilkhom avait données pendant des années clandestinement ! Réaction de Mark Weil : nous avons déjà dit toutes ces choses autorisées, quand elles étaient interdites ; à présent qu’elles ne le sont plus, nous n’avons plus qu’une issue : nous taire. Le Théâtre Ilkhom engage alors tout un cycle de spectacles muets, des pantomimes qui parlent bien plus que les grands discours de la morale autorisée. Car c’est bien là un des traits fondamentaux de cette aventure artistique, qu’elle va déployer avec force quand l’Ouzbékistan obtient son indépendance : ne pas juger, ne pas moraliser ni diaboliser, juste observer, et renvoyer à la société un miroir, forcément ironique, nécessairement interpellant. Une position très politique, naturellement dérangeante. D’autant plus que les spectacles continuent à tourner à l’étranger, notamment aux Etats-Unis.

En 1992, le Théâtre Ilkhom crée Les Heureux Mendiants, d’après le canevas de Carlo Gozzi, un spectacle qui reprend les puissants ressorts de la commedia dell’arte, spectacle culte, spectacle phare qui ne va pas tarder à devenir le « best-seller » de la compagnie, au point d’être encore joué aujourd’hui.

Plus la situation politique évolue, plus la compagnie de Mark Weil se refuse à la réaction immédiate et frontale à ce qui se passe. Des spectacles d’images sans parole aux scènes de la commedia (dont on sait le rôle politique qu’elles ont pu jouer dans l’histoire), le Théâtre Ilkhom en vient au grand répertoire russe d’abord, puis mondial : Pouchkine, Tchekhov, Shakespeare, jusqu’à L’Orestie, la trilogie d’Eschyle, qui devait ouvrir la saison en septembre dernier, au moment où Mark Weil a été assassiné.

une_part_de_gu__teau_et_un_th___et___a_repart_Paradoxalement, l’assassinat de son leader survient au moment où le théâtre d’avant-garde de Tachkent semblait quitter les périlleux chemins de traverse de la clandestinité pour affirmer et réaliser un travail, en apparence plus consensuel, autour du répertoire. En apparence seulement. Car le théâtre, en réalité, n’a jamais cessé d’agiter des questions qui passent mal, des préoccupations essentielles pour les Ouzbèkes, mais irrecevables pour ceux qui en gèrent le destin… La liberté d’expression, la liberté sexuelle, les fondamentalismes religieux, l’autoritarisme, le militantisme, autant de sujets sensibles et explosifs.

Qu’ils parlent avec les mots du répertoire théâtral mondial ou qu’ils se servent du mime ou de la commedia, les acteurs du Théâtre Ilkhom tapent toujours là où ça fait mal. Leur théâtre dit tout haut, même pour quelque-uns, ce que tout le monde pense tout bas. Et cela fait tache, forcément, même si la presse officielle préfère se taire, et ne rien en dire. Car le fait d’utiliser le détour et la médiation de la fiction ne gomme en rien la force politique de ce qui se joue sur la scène. Le Vol de Machrab, par exemple, est un spectacle qui s’adresse indirectement au pouvoir, en passant par la médiation d’une figure historique du soufisme, qui a vécu en Asie Centrale au XVIIe siècle, et qui n’a aucun problème pour défier le trône, quitte à lui pisser dessus… Dans ce spectacle, largement co-écrit par les acteurs (la part d’improvisation est essentielle, et c’est là que se joue bien sûr le tour politique que prennent les spectacles de Mark Weil), le Président de l’Ouzbékistan, Islam Karimov, est largement cité, notamment lorsqu’il réprimait des manifestations d’opposants, au nom de « [s]a conception de la justice», pour laquelle il se disait prêt à mourir. L’homosexualité, toujours pénalisée dans le pays, est un autre thème fort qui traverse les différents spectacles : un thème électrique, que l’on retrouve notamment dans Extase avec la grenade, spectacle incroyablement autobiographique, voire prophétique, dans lequel Mark Weil parle des conditions de la vie des artistes, de la culture en danger, du pouvoir qui risque fort de casser le travail de l’art.

Quelques mois avant sa mort, Mark Weil avait dit à ses acteurs : « L’artiste vit selon ses propres lois, et l’on ne peut juger l’artiste que selon ses propres lois. L’artiste essaie toujours de séparer son univers de la noirceur ambiante, et vers_la_sallesouvent, il devient la victime de cette noirceur. » Des paroles qui, après-coup, prennent une résonance testamentaire, et qui montrent clairement que Mark Weil était conscient de mettre les pieds dans des zones dangereuses. Ce qui ne l’a jamais empêché de continuer son travail, jusqu’au bout.

Des assassins y ont mis un terme dans la nuit du 7 septembre 2008 définitivement croyaient-ils. Ils se trompaient : le Théâtre Ilkhom, qui devait ouvrir sa saison le lendemain, continue son travail, sans fléchir, et l’on peut aujourd'hui encore voir son travail jusqu'en Europe.